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Lisbonne

Mercredi 17 janvier 2007

       Le mot portugais saudade est de ceux qui passent pour intraduisibles.

Le philosophe Adelino Braz, grand connaisseur d'Emmanuel Kant, examine cette notion centrale de la culture portugaise. La question centrale qu'il se pose est la suivante : est-ce que la « saudade », comme fait linguistique et culturel singulier, est la manifestation d'une expérience qui relèverait de l'universel ? Chercher des réponses à cette question, c'est explorer le lexique et les usages, afin de cerner la complexité du concept et son aptitude à traduire un vécu commun à tous les hommes.

En premier lieu, l'auteur aborde quelques points d'étymologie. Le mot saudade provient d'un mot latin signifiant solitude, mais est-ce
solitudinem, exil de soi, ou bien solitatem, solitude physique ?

  Et comment expliquer, dans le début du mot, le passage de soli- à sau- ? Sur ce point, une conjecture fait intervenir deux autres mots latins : salutem, salutation, et salutatem, salvation.

Par ailleurs, l'influence de l'arabe saudana, ce qui rend triste, et celle du berbère Ceudda, ancien nom d'une forteresse d'Afrique du Nord, ne seraient pas à écarter. Mais un autre point essentiel, culturel plutôt que linguistique, est le sentiment que partagent les peuples celtiques dans la contemplation de l'Océan, évocateur d'exils lointains et de future nostalgie du retour.

Dans cette problématique, le rapport du sujet au déroulement du temps est crucial. Un sentiment peut conserver des sentiments passés. Ce qui est passager peut se penser comme éternel, et cette tension entre contraires est un mal que l'on aime, ou un bien dont on souffre. Mais peut-on lui donner un sens au-delà de sa culture d'origine ?

Pour délimiter le champ sémantique de ce terme, il convient de le comparer à des termes de sens voisin : la
mélancolie n'est pas la saudade, car il lui manque le désir ; la nostalgie non plus, car elle cesse avec le retour au pays. L'angoisse, contrairement à la saudade, est opaque, et l'ennui est morne. Ce que le catalan appelle añoranza est trop proche du désespoir. Le galicien morriña évoque trop l'enfouissement sous la terre. Dans l'allemand Sehnsucht, trop de transcendance, et dans l'anglais spleen, trop de dégoût de soi. Le roumain doru n'a pas la même ampleur ontologique.

Choisir l'un de ces mots, ou une périphrase comme désir mêlé de regret, c'est faire le deuil de l'original, c'est accepter une perte de sens. Mais peut-on penser la traduction pour qu'elle sache rendre la saudade en tant qu'expérience ? Peut-on penser la traduction pour corriger ses tendances déformantes ?

De telles tendances peuvent provenir d'un souci de clarification. Elles peuvent refléter un phénomène d'allongement qui n'enrichit pas, ou d'appauvrissement qui n'allège pas. Pour leur échapper, le traducteur doit affronter la réalité ethnologique de la saudade, qui entremêle le lyrisme du rêveur, l'obstination de l'homme d'action et un fatalisme incurable. Le Portugal se ressent comme sa propre terre d'exil. Les marins chantent lorsqu'ils sont tristes. Le temps est fait pour être suspendu.

La réalité ethnologique se renforce d'une vision historique. Il existe un mouvement littéraire, le
saudosismo, fondé par Teixeira de Pascoaes à la fin du dix-neuvième siècle. C'est l'expression d'une renaissance portugaise. Il dit que l'homme est de pierre et de brume, pedra e nevoeiro. Il dit que si nous étions parfaits, nous serions morts, tout comme l'étrange héros Marânus, que la divinité abandonne au jour de son trépas. La singularité du sujet portugais n'est donc pas une lacune, mais un mode d'affirmation de soi, entre la réalité et le rêve, comme l'observe Eduardo Lourenço dans ses essais sur ce thème.

Ce sentiment peut-il engendrer une ouverture sur le reste du monde ? La saudade peut-elle s'ancrer dans l'universel ? Pour avancer dans l'examen de ces questions, il convient de quitter le Portugal et d'observer les expressions de la saudade dans d'autres aires lusophones.

Pour les Brésiliens, la saudade est le vécu d'un temps parallèle, interne au sujet. Par elle, le corps devient sans organes, comme une foule tumultueuse, un lieu de ruptures. C'est le cadre d'un espace relationnel tragique, construit autour d'un double manque, celui de l'autre et celui du soi.

Pour les Capverdiens, elle exprime la tension entre le vouloir partir et le devoir rester, mais aussi entre le devoir partir et le vouloir rester. L'amour est amertume, comme le dit
Jacinto Estrela : S'il ne pleut pas, on meurt de soif. S'il pleut, on meurt noyé (Si ca tem tchube, morrê di sede. Si tchuba bem, morrê fogado).

Chaque culture s'approprie ainsi ce concept. Qu'y a-t-il d'universel dans ces multiples singularités ? Sont-elles des fragments d'un signe plus grand ?

Un grand explorateur de cette fragmentation signifiante fut le poète Fernando Pessoa.

Il créa, pour en rendre compte, un remarquable outil littéraire : l'hétéronymie, abolissant l'unité apparente de l'âme pour laisser place à la multiplicité des sensations.
Il ne faut pas la confondre avec la pseudonymie : l'auteur ne change pas de nom, il devient autre, il devient plusieurs. Chaque hétéronyme manifeste sa propre saudade.

Sobre a saudade

 Personne, mieux que Pessoa n’est parvenu a exprimer cette tension entre le rêve et la réalité, dans laquelle se jouent l’opposition entre la proximité et la distance temporelle et spatiale, et l’opposition entre soi et soi.    

 Rappelons à ce titre cette strophe extraite de Ode marítima: 

 

 

 «Ah, todo o cais é uma saudade de pedra!  

   E quando o navio larga do cais   

e se repara de repente que se abriu um espaço  

Entre o cais e o navio,   

Vem não sei porquê, uma angústia recente  

  ah, tout quai est une saudade en pierre !   

 Et quand le navire se détache du quai  

 Et que l’on remarque d’un coup que s’est ouvert un espace  

 entre le quai et le navire,!  

 Il me vient, je ne sais pourquoi, une angoisse toute neuve ».  

 Le poète inscrit la saudade dans l’espace où chaque quai est en puissance le lieu de départ, aussi bien dans l’espace que par rapport à soi: 

 cette distance qui s’agrandit entre le quai et le navire n’est que la distance entre soi et soi, distance qui s’éprouve comme une angoisse, celle de sentir l’intervalle qui nous sépare de nous-mêmes, de notre être. Cette distance s’intériorise et prend possession de soi jus qu’à nous faire ressentir un non-être qui certes nous remémore celui que l’on rêvait être et que l’on n’est pas, mais qui nous fait également désirer un quai absolu, celui où l’on se retrouve. Le temps passé est ainsi éternellement présent, et c’est à partir de lui que se transfigure l’avenir.  

  Pessoa F. Ode Marítima, in Poesias de Álvaro de Campos, éd. Ática, Lisboa, 1991, p. 163.

Nascido em Lisboa, no dia 13 de Junho de 1888, Fernando Pessoa perdeu o pai aos cinco anos de idade. Em 1896, a família transfere-se para a cidade de Durban, na África do Sul. Lá, cursa o secundário, e cedo revela o seu pendor para a literatura. Em 1903, ingressa na Universidade do Cabo. Fernando Pessoa, educado em inglês, adquiriu o gosto pela poesia lendo Milton, Byron, Shelley, Edgar Allan Poe e outros poetas de língua inglesa. Deixando a família em Durban, o jovem estudante retorna a Portugal. Matricula-se, então, no Curso Superior de Letras, que logo abandona, e entra em contato com os grandes escritores da língua portuguesa. Impressiona-se com os sermões do Padre António Vieira e particularmente com a obra de Cesário Verde. Em 1908 começa a trabalhar como tradutor de cartas comerciais para empresas estrangeiras. Deste emprego modesto tirará o sustento durante toda a vida. Boémio, encontra-se com os amigos em cafés, especialmente a "Brasileira do Chiado" para discutir literatura. Em 1912 conhece o poeta Mário de Sá-Carneiro, de quem se tornaria grande amigo.
Fernando Pessoa viveu modestamente, em relativa obscuridade. Em vida, teve apenas dois livros publicados: alguns poemas em inglês e Mensagem. Morreu em Novembro de 1935.

_______________________________________________________

 Ricardo Reis éprouve celle de l'instant devenu durée. Celle d'Alvaro de Campos est métaphysique, et vise le monde des possibles. Pour Bernardo Soares, c'est la refiguration du monde. Patrick Quillier, traducteur de Pessoa, s'efforce de rendre chacune de ces saudades dans le ton qui lui convient, tout en préservant leur enracinement dans un dire commun.

C'est cet élément commun, capable de résonner dans chaque être, qui permet d'ouvrir l'espace de la langue vers laquelle on traduit, et de lui faire accueillir ce qu'elle n'a pas l'habitude de dire elle-même, mais dont elle reconnaît la parole, comme complémentaire de la sienne.

Le traité d'Adelino Braz n'est donc pas seulement une méditation sur la saudade, mais aussi sur la traduction. Composé dans une langue érudite, mais lumineuse et enthousiaste, et enrichi d'une sérieuse bibliographie, cet ouvrage contribue intelligemment à une culture de l'enrichissement mutuel des civilisations.

 

                                                

 Editeur : Librairie Lusophone
     99 pages - 13,50 €

     22 rue Sommerard
    75005 Paris

 RER : St. Michel Notre Dame


 

 

 

 

par ANA95 publié dans : Vocabulaire/Expressões
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